Le déroulement global de la bataille de la Somme

L’attaque se déclencha, après une préparation d’artillerie de six jours, le 1er juillet à 7 h 30 au nord de la Somme, à 9 h 30 au sud.
Au nord, les troupes britanniques à gauche subirent un échec à peu près total de Serre à La Boisselle ; le centre et la droite, en revanche, progressèrent de plus de 2 kilomètres et s’emparèrent de Mametz et de Montauban. Le 20e corps français atteignit, le soir, après de durs combats, les abords de Hardecourt et enleva Curlu.
Au sud de la Somme, le tableau était tout autre. Soit que l’ennemi n’eût pas prévu cette attaque, soit en raison du terrain plus propice, le 1er Corps Colonial enleva la première position d’un seul élan et presque sans pertes. Les troupes étaient dans l’enthousiasme. Si bien que le commandant du Corps d’Armée crut pouvoir, dans l’après-midi même, risquer l’attaque de la deuxième position. Ce fut un échec, Herbecourt et Assivillers, à peine emportés, furent repris par des contre attaques.
Le général Foch décida alors de reporter le gros de l’effort français sur la rive gauche en vue de couper de la Somme les forces ennemies installées en face de la X’ Armée. Le Corps Colonial renforcé accomplirait une conversion de quelque 90 degrés et foncerait droit au sud tandis que le 35e Corps attaquerait droit vers l’est, en équerre. Pour que la manœuvre réussisse, une condition : que le Corps Colonial dégage sa gauche, en emportant Barleux. C’était un changement total du plan d’opération. Dès la matinée du 3 les faits semblèrent donner raison à Foch. Dans la nuit, en effet, l’ennemi s’était dérobé devant le Corps Colonial qui, poussant en avant à l’aube, enlevait Assevillers et Flaucourt au-delà, semblait-il, c’était le vide.
Mais le général Fayolle entendait rester fidèle à la méthode prudente que le commandement s’était imposée. Avant de se rabattre vers le sud, il lui fallait réorganiser son système d’artillerie et son dispositif de départ. Il décida de stopper le Corps Colonial et de ne le laisser démarrer vers le sud que le 5 juillet. Or, le 4 au matin, les patrouilles des coloniaux se heurtaient à une nouvelle ligne de tranchées entreprise dans la nuit de Biaches à Barleux et de là vers Belloy. Ayant fait flèches de tout bois l’ennemi s’était ressaisi. L’occasion était manquée.
L’attaque en direction du sud fut finalement lancée le 4 juillet à 17 heures et se poursuivit jusqu’au 10 inclus. Le 1er Corps Colonial enleva Biaches, la Maisonette en face de Péronne, Belloy-en-Santerre et les conserva malgré les contre attaques. Mais il échoua complètement devant Barleux. Du côté du 35e Corps, Estrées, pivot de l’opération, fut pris, repris et enfin reperdu. La réaction de l’infanterie allemande avait été farouche. Le Général Foch n’en persista pas moins dans son idée et décida de monter au plus tôt une opération plus puissante à laquelle participerait la gauche de la Xe Armée. Cette nouvelle offensive déboucha le 20 juillet en plein brouillard. Foch, espérant un succès rapide, avait poussé au plus près ses divisions d’exploitation. Les troupes s’élancèrent avec enthousiasme à l’ouest de Barleux, inexpugnable. Elles enlevèrent leurs premiers objectifs mais contre attaquées de partout, elles se retrouvèrent le soir, très éprouvées, sur leurs positions de départ.
Les combat dans le secteur Estrées Deniécourt
Voici ce qu’écrit Joseph Foy des préparatifs de la bataille :
(…) Pendant le mois qui a précédé l’attaque, mes lettre te parlaient de travaux. Tous ces travaux étaient faits en vue de l’attaque. C’est un travail colossal que celui qui précède une attaque. Chaque jour il y avait plus de 5000 terrassiers et de nuit autant. Le travail ne cessait jamais. J’ai travaillé à l’établissement d’un poste de secours pour blessés. Tout ça est fait à 5 ou 6 mètres sous terre. Le bombardement n’y peut rien faire.
Le bombardement français (canons de 75, artillerie de tranchée, artillerie lourde) préalable à l’offensive commence le 25 juin. Les allemands ripostent.
Pendant les 8 jours de bombardement intense qui ont précédé l’attaque, nous étions à 3 km des premières lignes, allant toujours au travail, déchargeant les lourds camions de grenades et de cartouches. Le tir des gros canons m’intéressait beaucoup. Je m’étonne que je ne sois pas sourd. Le soir le ciel était tout en feu par le tir des canons. Sitôt qu’un avion boche voulait se montrer il était abattu ou chassé par les nôtres. Les ballons observateurs des boches étaient abattues en flammes. Seuls nos avions et nos observateurs avaient l’air libre. Tout cela nous donnait confiance et nous assurait le succès.
26 juin 1916
(…) Les canons ont envie de me rendre sourd. Nous sommes très près des lignes et allons travailler comme autrefois.
27 juin 1916
Je viens de passer la nuit à décharger des caisses assez lourdes et je suis mal en train de ce fait. Impossible de fermer l’oeil ce matin avec le canon. Avec ça, il a plu fortement hier soir et une partie de la nuit, les chemins sont affreux. Le soleil brille quand même ce matin. Le canon tonne sans arrêt, tous les calibres déchirent l’air avec fracas. C’est aussi l’annonce pour nous aussi de jours très pénibles mais, c’est jours sont aussi pour nous plein d’espoir et sont l’aube de la victoire prochaine…
29 juin 1916
Il fait toujours ici le même mauvais temps. A droite, à gauche, les canons grondent avec fureur. Le fracas de leurs destinations ressemble aux roulements du tambour. L’air est ébranlé, nos oreilles sont soumises à une vive épreuve. Chez nous le bombardement est intermittent. Nous sommes prêts à toute éventualité. D’un jour à l’autre nous attendons le départ pour l’attaque et mon Régiment est des premières vagues d’assaut. Nous y allons tous certains que nous aurons le succès. Personne ne pense qu’il payera ce succès de sa vie et pourtant !
30 juin 1916
Ce soir, je monte aux tranchées. La préparation pour l’attaque se poursuit et désormais ne saurait tarder. Au juste nous n’en connaissons ni le jour, ni l’heure. Je croirais que ce sera pour demain. Je ne sais et je doute que pendant plusieurs jours il me sera impossible d’écrire. Dès que je le pourrai, je le ferai. Je franchirai le parapet de notre tranchée bravement et sans crainte, certain qu’il ne m’arrivera que ce que Dieu voudra. Si je tombais, tu ne manqueras pas de faire dire des messes pour le repos de mon âme. Mais je suis sur que je serai épargné, car Dieu et N.D. de la Tronchais écouteront tes prières. Je t’embrasse de toutes mes forces.

Le 1er juillet, tous les hommes du 265e sont à leur poste. L’assaut sur Fay est lancé à 9h30. L’attaque réussit : tous les objectifs sont atteints et le régiment fait près de 600 prisonniers et s’empare d’un matériel considérable. 65 soldats sont tombés au combat, 190 autres blessés
01 juillet 1916
Je t’envoie une carte pour te dire que je suis toujours en bonne santé sur le terrain reconquis.
Voici comment il relate son action du 1er juillet un peu plus tard :
05 juillet 1916
(…) Je viens de passer 4 jours qui n’ont pas été couleur de rose ; tu n’as pas été sans apprendre par les journaux que l’attaque est déclenchée dans la Somme. Mes lettres précédentes te laissaient assez
prévoir que j’allais entrer dans la sauce. J’y ai été jusqu’au cou. Notre préparation d’artillerie a été merveilleuse. Les défenses allemandes ont été complètement bouleversées et nos vagues d’assaut ont pu traverser les lignes sans grande résistance. Seuls les tirs de barrage de l’artillerie ennemie a fait quelques victimes. Sitôt les premières vagues parties nous nous sommes avancés sur le terrain conquis effroyablement bouleversé, prêts à prêter main forte à ceux qui étaient en avant. Immédiatement aux abords de Fay nous nous sommes retranchés pour résister sans trop de pertes au violent tir de barrage qui ne cessait d’effectuer nos ennemis. Les obus tombaient très près, mais grâce à notre tranchée, terrés au fond, nous n’avons pas souffert.

Il revient sur l’assaut le 8 juillet :
(…) Enfin le matin du 1 juillet nous partions pour les tranchées d’escalade. En arrivant dans le ravin nous voyons un nuage bleuâtre que nous prenons pour de la fumée occasionnée par le tir des canons mais quelques camarades commencent à tousser violemment : ce sont les gaz toxiques. Vite nous mettons nos masques. Ces gaz, c’est nous qui les avions lancés aux boches avec nos obus. Une partie est revenue sur nous suivant les ravins. Ils ont heureusement perdu de leurs effets mortels, quelques uns vomissent cependant. Le masque donné chaud, la respiration n’est pas facile. Nous restons en place une dizaine de minutes, le nuage disparaît et nous continuons notre route. Tout le long des boyaux, le tir des canons nous assourdit : le tir est rapide, continu.
Le bruit de tous ces coups de canons de tous calibres est effroyable, le boche y mêle le sien et tâche d’y répondre. Sa voix est bien faible, il n’est pas en force , ce qui n’empêche pas qu’il nous fait bien du mal. Nous voyons à ce moment passer les premiers blessés, chacun s’empresse vers le poste de secours : ceux qui peuvent marcher détalent à toute vitesse. On en voit courir. C’est qu’une fois blessé, la hâte est fébrile de s’éloigner du danger.
Nous avions emporté un bidon de gnole par pièce. Nous la buvons au moment où les premières vagues d’assaut partent sur les boches. Vers 3h l’après midi nous suivons.
Les vagues d’assaut marchent sous le ouvert des obus. Quand on avance l’artillerie allonge son tir et l’on dirait que les artilleurs sèment les obus devant vous. Avec un pareil rideau devant soi, on avance confiant. C’est aussi à ce moment que le boche fait ses tirs de barrage. Le plus souvent des fusants et c’est littéralement une pluie de fer qui vous tombe dessus.
C’est le moment dangereux. Il ne fait pas beau se trouver sous ce fer. Le tir se raccourcit au fur et à mesure de l’avancée. Cela donne des jambes pour arriver au point qui vous est fixé.
Immédiatement avant de partir à l’assaut un aumônier s’est trouvé à passer près de nous et tout de suite il nous a dit : « vous savez le danger qui vous attend, il faut être prêt à mourir, ceux qui veulent recevoir l’absolution enlevez vos casques ». Tout le monde enlève son casque. Les formules de l’absolution tombent sur nos âmes. Maintenant comme pénitence vous ferez votre devoir et maintenant, en avant ! On les aura.
On est parti et on les a eu.
Le lendemain, le régiment consolide ses positions et doit faire face aux contre-attaques allemandes : 28 nouveaux tués et 84 blessés. Voici ce qu’il en dit encore à sa mère le 5 juillet :
(…)Le lendemain nous sommes partis plus avant attendant l’heure de notre tour de marche en avant.

Puis Joseph participe à la prise de la tranchée de Loge et du bois Foster le 3 juillet :
Ce moment est arrivé vers 3 heures le 03 juillet et avons rempli notre mission sans encombres et c’est vraiment miracle, car nous avons à traverser 1500 m de plaine pour occuper le point qui nous était assigné. Nos obus avaient ouvert un passage dans les fils de fer ennemis. Je me suis trouvé à passer juste dans une chicane dont les herses n’étaient même pas mise, il fallait que les boches fussent bien surpris par notre avancée. Un feu de barrage fait par des fusants nous a accueilli en arrivant aux tranchées ennemies, objet de notre mission ; nous nous sommes terrés quelques minutes et peu après nous étions en place. Pendant cette avancée notre Compagnie n’a pas eu de pertes. Immédiatement notre mitrailleuse était en place. Dans l’espace que nous avons parcouru plusieurs batteries d’artillerie étaient démolies. Quelques pièces étaient encore en bon état et l’une a même été retournée contre les boches.
Nous avons eu la chance de ne pas trouver de résistance. Chacun marche avec sa veine. Nous sommes restés là 36 heures soumis au feu de l’artillerie. Les plus braves ne sont pas fiers dans ces moments là. D’autres ont continué l’avance qui se poursuit méthodique, par bons. Ceux qui ont continué après nous ont trouvé plus de résistances et il y eu pas mal de casse. Les feux de barrage sont terribles. Les nôtres sont terrifiants. La nuit ces tirs font un effet effrayant. Notre artillerie est magnifique : avec ça nous avancerons sans crainte et nous aurons les boches. Je ne te parle pas des prisonniers, des blessés, des morts : tu penses bien que c’est là le prix de notre avance.
J’ai quitté la ligne quand notre avance devait être à 5 km. Belloy venait d’être pris. Le sommeil pendant ces jours est impossible : le tir d’artillerie abruti : l’énervement donne la fièvre et la fatigue résulte forte de tous ces facteurs. Avec quel plaisir nous avons accueilli la relève ! Après 25 h de repos, me voilà dispos pour recommencer.
Et un peu plus tard :
(…) Il y a très peu de résistance jusqu’à la deuxième ligne allemande. A peine quelques coups de fusils. Fay a été enlevé l’arme à la bretelle, tellement les ouvrages étaient bouleversés. Ceux qui ont attaqué le village de Belloy et d’Estrées ont trouvé plus de résistance, beaucoup de résistance même ; les mitrailleuses étaient nombreuses et leur ont infligé
pas mal de pertes. La nuit où je suis allé à l’assaut, il y a eu un semblant de contre-attaque et les tirs de barrage se sont déclenchés des deux cotés. Que c’est terrible la nuit ! Un projecteur boche fouillait l’horizon. Cette nuit là j’étais prêt et décidé à tout pour recevoir les boches. Je n’aurais pas reculé d’une semelle, quitte à me faire tuer sur place faisant usage de la mitrailleuse jusqu’au bout.
Son bataillon est relevé dans la nuit du 3 au 4 juillet par des troupes du 228e R.I et se cantonne au lieu dit du Ravin des cuisines.Voici le bilan qu’il fait des opérations entre le 1er et le 4 juillet :
Mon régiment a eu très peu de morts, mais pas mal de blessés, 10 fois plus de blessés que de morts. Les morts ont été enterrés entre les deux lignes, dans le terrain autrefois mitoyen. L’enterrement est sommaire, la capote sert de linceul. Ma compagnie a eu 4 morts et plusieurs blessés. Une section a perdu tous ses gradés.
le journal des marches et opération du 265e donne ce compte : 35 soldats et 2 officiers tués le premier et 198 blessés ; 28 soldats tués le deux, 10 disparus et 87 blessés ; 19 soldats blessés le 3 juillet.
Son régiment revient au front dans la nuit du 14 au 15 juillet, dans le Bois de la ferme brûlée. Le 20, il participe à l’assaut sur le village de l’Estrées avec pour objectif de progresser jusqu’au bois de Déniécourt.

Le 19 vers 10 heures du soir nos partions pour les lignes. Direction : Sud d’Estrées. La canonnade est vive. Nous marchons hâtivement. En approchant d’Estrées la canonnade devient de plus en plus intense. La traversée de la route du village est un dur moment. Nous nous trouvons en plein dans la zone visée par l’ennemi. Le boyau est très étroit , il faut s’arracher à chaque pas : un camarade derrière moi ne peut plus suivre, coupe la chaîne à chaque instant, ce qui m’oblige à des retards pour que tous suivent et que la liaison ne soit pas coupée. Je m’énerve, il fait nuit noire et aucun de nous ne connaît la position : il faut donc suivre à tout prix pour ne pas s’égarer. Nous prenons souffle dans un coin abrité, les retardataires rejoignent essoufflés, rendus. Nous repartons et arrivons sans perte jusqu’en ligne mais éreintés par la marche rapide et le chargement que nous portons. Chaque mitrailleur porte en plus de son équipement près de 25 kilos.
La relève des troupes que nous remplaçons se fait sans incident. La mitrailleuse est installée : celui que je remplace me donne ses consignes : vous tirerez par là… et me montre une direction de la nuit noire, me parle d’une ferme à découvert où le jour on peut voir quelques boches essayer de faire le ravitaillement des hommes du fortin de la ferme. Rien n’est plus angoissant par ces nuits de canonnade que de se trouver dans un pays inconnu, sans connaître la position de l’ennemi. J’essaye bien de me rendre compte et je jette un coup d’oeil sur la plaine quand des fusées éclairantes paraissent. Mais je ne distingue pas grand chose.
Les mitrailleuses boches tirent dans tous les sens, l’une d’elle me tire là tout près ; juste dans le dos. Pas clair la position et je suis inquiet. La nuit passe relativement calme. Vers 4 heures du matin, ordre arrive d’aller en première ligne ; c’est à 150 mètres. Nous prenons tout notre barda et nous voilà en première ligne. Nous attaquons le matin, les ordres se croisent, chacun est fébrile. C’est pour 7 heures l’assaut. Personne de nous n’a confiance, il fait un brouillard à couper au couteau, on ne voit pas à 10 mètres. Les balles boches , des balles explosives viennent en grand nombre frappe les
parapets de la tranchée et la terre vole. Les boches sont sur leurs garde. Nos artilleurs ne tirent pas. Nous n’y comprenons rien.
C’est l’heure, la baïonnette est au canon, la tranchée n’est pas haute, j’entend : en avant. Nos braves sont partis et ous nous apprêtons à les suivre pour les soutenir. Les mitrailleuses boches font rage, un feu croisé passe en tous sens. C’est notre tour. En avant ! Je grimpe le parapet sas hésitation, me voilà debout dans la plaine, les balles sifflent partout, j’ai la sensation de marcher dans une pluie de balles. Toujours le fauchage des mitrailleuses boches est incessant, impeccable. Ces camarades tombent, j’entends pour la première fois le cri des blessés, il est terrible et vous entre dans l’âme comme un fer rouge. Mais on bataille, la pitié nous est défendue ; c’est de l’avant qu’il faut aller et ceux qui restent continuent. Nous parcourons 100 mètres et je vois tout le monde se coucher. J’en fait autant, je me jette à plat ventre. Nous rampons quelques mètres, toujours sous le feu intense des mitrailleuses. Les herbes à côté de nous sont fauchées comme les blés , nous nous aplatissons. Un bon moment rien ne bouge, le brouillard semble diminuer, quelques uns rampent à nouveau. Le brouillard s’en va peu à peu et d’un brusque mouvement beaucoup se jettent dans les trous d’obus. J’en fais autant. En rampant dans ce trou d’obus, je distingue la ligne boche et je commence à me rendre compte dans quel traquenard nous sommes tombés. Je vois à 150 mètres deux boches tout
le buste hors du parapet, faisant des signes de nous rendre. Je n’ai pas du tout envie d’aller chez les boches. Le brouillard se dissipe , tous ceux qui ne sont pas couchés sont abattus par les boches comme au jeu de massacre et bientôt on ne voit plus rien sur la plaine, tout est immobile.
Les mitrailleuses boches nous immobilisent sur place, impossible de faire un mouvement. Il peut être 8 heures du matin, nous nous rendons compte de tout ce qu’a de terrible notre situation. Les nôtres ne peuvent rien pour nous. Mon trou d’obus est contigu à un autre , ce sont des trous d’obus de 250. a ce moment nous sommes 6 mitrailleuses là dedans avec une mitrailleuse que nous mettons en batterie, si les boches viennent mous nous défendrons.
Quelques uns veulent tenter de retourner à la tranchée de départ, ils sont abattus comme des lapins. L’un passe en courant et nous jette : « les boches sont sur le plateau, je les ai vus. » il voit notre trou, fait demi tour pour s’y jeter, une balle lui traverse du rein à l’aine, il tombe au milieu de nous. Un autre a le bras fracassé, nous le pansons. Un autre s’approche pour descendre. Nous lui crions de ne pas bouger, de faire le mort, il ne veut rien entendre, il lève la tête et reçoit une balle dans la nuque. Toute la journée il a reçu des balles, la première avait suffi.
Plusieurs font le mort, nous les prions en grâce, de ne pas bouger. L’un d’eux reçoit une balle aux deux bras, se lève pour venir dans notre trou, une balle lui traverse le coeur par le dos, un jet de sang jaillit et lui couvre la poitrine d’un rideau sanglant et nous éclabousse. Oh ! L’épouvantable vision ! De leur tranchée les boches sont à l’affût, tout homme qui remue est un homme mort.
Je lève la tête pour jeter un coup d’oeil, c’est alors que je reçois cette balle qui traverse ma capote au coude à 4 endroits. Nous essayons d’aménager notre trou d’obus, nous creusons avec nos pelles, mais avec quelle précaution ! Chaque pelletée de terre est saluée d’une balle.
Vers 10 heures les nôtres se mettent à lancer des torpilles sur les tranchées boches mais leur tir est loin d’être précis et les torpilles tombent en plein plateau au milieu de ceux des nôtres qui sont les premiers devant et terrés comme nous sur la plaine. C’est alors un affolement. Ces malheureux se sauvent vers notre tranchée de départ à bride abattue, littéralement fou. Nous leur crions d’aviser le commandement que nous sommes là et de ne pas tirer sur nous. Ils semblent ne pas entendre. Beaucoup se jettent dans notre trou dont le capitaine de la Compagnie avec laquelle nous marchions. Nous nous trouvons alors 18 dans notre trou avec un mort, des blessés et dans l’impossibilité de remuer. Les balles passent au dessus de nous sans arrêt et nous forcent à nous terrer. Nous nous rendons compte alors que nous avons une tranchée boche à gauche, une à droite et une au devant de nous. Nous sommes cernés de 3 côtés. Nous apprenons que beaucoup se sont rendus aux boches étant dans l’impossibilité de se défendre. Force nous est d’attendre la nuit dans cette pénible situation.
Oh ! Que cette journée a été longue ! A tout instant nous nous attendions à voir les boches arriver sur nous à coup de grenades, arroser le plateau avec des fusants, nous jeter des grenades à
fusil. Nous vivions une agonie épouvantable. L’avion de notre division passait et repassait au dessus de nous, lançant des feux et nous demandant où êtes-vous ? Nous n’avions aucun fusée,
impossible de répondre. Même si nous répondions, ce serait signaler notre présence et attirer les coups sur nous. En soupirant nous attendons la nuit qui seule pouvait nous sauver. Nuit libératrice comme nous soupirions après toi ! Mais comme tu as été longue à venir ! Quelle sont longues les journées de juillet ? Enfin le soleil s’est couché mais jusqu’à 10 heures on voyait encore les tranchées boches. A ce moment un violent tir de barrage s’est déchaîné sans en attendre davantage, d’abord en rampant, puis d’un seul bond, nous sommes partis vers nos lignes. Je tombe dans nos fils de fer, impossible de me dépêtrer, les boches tirent tant et plus, la canonnade fait rage, de part et d’autre les fusées éclairantes marchent et fusent dans le ciel de tous les côtés. Je m’arrache et d’un bond je suis dans nos lignes. J’arrive sans souffle. Je m’assois un petit moment et comme le tire de barrage devient de plus en plus violent, nos mitrailleuses sont inutilisables. Je prends mon mousqueton décidé de vendre chèrement ma peau si les boches s’amènent. Je me sens d’un calme effrayant et j’ai une soif de vengeance après tant de tortures.
D’un jour à l’autre nous devons retourner à Estrées, j’en ai froid dans le dos.
(…)
Beaucoup de pertes, sur 60 de ma compagnie, nos revenons 20. Ce sont des pertes terribles. Pendant 6 jours, nous étions à tout instant entre la vvie et la mort, à la merci d’un obus qui vous tombe dessus.
Ci-dessous, la page du journal des opérations relatant l’attaque :

Quelques jours plus tard, il livre la raison de l’échec de cette opération :
L’ordre de ne pas attaquer est arrivé trop tard. Depuis 5 minutes nous étions partis car, c’était l’heure. La préparation d’artillerie avait été nulle et nous nous trouvions devant des tranchées à peine entamées, sans liaison à droite et à gauche, puisque les troupes qui devaient marcher avec nous n’avaient pas bougé. Aussi, quelle hécatombe !
Le chef criminel qui nous a lancé dans de telles conditions a eu l’oreille perdue, mais il devrait avoir le poteau. A l’heure où la France a besoin de tout ces enfants, ce n’est pas l’heure de les sacrifier inutilement. Paix à ceux qui ne sont plus et dorment de leur sommeil devant le bois de Démécourt.
Cette participation à la bataille de la Somme a valu à Joseph Foy deux promotions : il devient caporal le 7 juillet puis sergent le 28. Son frère, membre du 264e R.I, est lui blessé lors de l’assaut du premier juillet.

Du 26 juillet au 4 août, il est en repos un peu en arrière du front à Chuignes. Il nous donne alors des précisions sur son rôle dans la compagnie.
Ma compagnie peut fournir avec son personnel et son matériel une section sur 4. Cela te montre à quel point nous sommes réduits. Deux de nos mitrailleuses sont restées chez les boches. Plusieurs autres ont reçu des éclats d’obus qui les mettent hors de service. La mienne n’a eu aucun mal. Dieux sait cependant que les obus tombaient comme grêle autour d’elle. Mais toujours vigilante elle était là prête à cracher la mort. Les servants couchés en face d’elle au fond de la tranchée, bien que tremblants sous ce déluge de mitraille, n’en étaient pas moins résolus à la servir par n’importe quelle tempête de fer.

Voici quelques précisions sur l’organisation des mitrailleurs : le fusil-mitrailleur est servi par trois fusiliers, 1 tireur et 2 pourvoyeurs.Ces fusiliers doivent être choisis parmi les hommes “vigoureux, intelligents, doués d’une excellente vue et bons tireurs” . Le tireur est armé du pistolet automatique de 7,65 mm avec trois chargeurs, il porte son FM et 8 chargeurs de 20 cartouches. Le premier pourvoyeur, armé aussi d’un pistolet automatique, est porteur de 480 cartouches en trousses et dans 8 chargeurs de 20 cartouches. Le second pourvoyeur est armé d’un fusil et porte 384 cartouches en trousses. Les trois fusiliers portent un insigne spécial sur la manche gauche.
Le sergent est le lien entre les officiers et les soldats. Il est à la tête d’une demie section, composée d’une escouade de fusiliers et une autre de grenadiers. Chaque escouade est commandée par un caporal. Le sergent coordonne les deux escouades.
Le premier août, il reçoit une citation à l’ordre du régiment et la Croix de guerre :
C’est bien vrai, je suis cité à l’ordre du Régiment et j’ai droit à la Croix de guerre. Ce qu’il y a de plus clair là dedans et ce qui me plait le plus, c’est que si je puis retourner en permission, j’aurai 2 jours de permission en plus. Ca, ça compte.
Motif de la citation « Caporal à la Cm . Plein de sang froid, d’autorité, de mépris du danger, a fait preuve de ces qualités le 20 juillet ».
Son régiment ayant subit de lourdes pertes reçoit des renforts : 200 hommes “moitié territoriaux de vieilles classes, moitié réservistes” selon le journal des opérations.
Après avoir été décimé comme nous l’avons été, nous nous reformons peu à peu, les renforts viennent. (…) Le plus grand ennui, c’est de se trouver avec des camarades jeunes, récemment arrivés pour combler les vides. On aime bien savoir à qui l’on a affaire, sentir le coude à coude et se dire puis compter sur tel et tel… Au moment grave et décisif on y va avec plus de confiance. Plusieurs n’ont pas vu le feu et le marmitage en ce moment est copieux.
Mais dans ses lettres, Joseph évoque le découragement au moment de remonter en ligne :
Cette fois les camarades ne vont pas de bon coeur à la tranchée. J’ai bien peur que cela ne fasse du vilain. Ce sont des gens démoralisés par diverses causes qui crieraient facilement « camarades ».
(…)
Une nouvelle fois je me retrouve aux tranchées. Hier soir, vers 7 heures nous nous mettions en route, nous acheminant doucement vers les lignes. Le déménagement du cantonnement a été très laborieuse. Ce que je craignais est arrivé. Plein de vin, les camarades concertés ont tenté de ne pas partir. C’est bien vilain et je te raconterai cela plus tard, je n’ose le confier au papier.
Le 4 août, son régiment relève le 224e dans l’ouest d’Estrées.
Je trouve le secteur beaucoup plus calme que la première fois, ce n’est pas le rêve, mais c’est supportable. (…) Hier, un obus éclate sur le parapet et découvre un macchabée, un mort. Il n’était pas encore en décomposition : c’était l’un des nôtres, laissé là pendant la bataille et recouvert de terre par l’éclatement d’un obus. Combien sont-ils ainsi portés disparus ? Hier soir, nous aménagions le boyau que nous occupons, le premier coup de pioche tombé sur un cadavre, celui là en décomposition et empoisonne la tranchée. Nous vivons parmi les morts. En circulant dans les tranchées bien souvent nous nous prenons le nez à pleine main car, ça charogne terriblement. On aura beau vous raconter, nous vous ferez difficilement une idée de la triste vie que la nôtre.


Le 9 août, il passe en première ligne en appui du bataillon Moreau, dans la tranchée de Schleswig.
Hier soir nous sommes montés en première ligne. Nous sommes plus tranquilles qu’en réserve du moins, jusqu’à ce moment. Mon trou pour me mettre à l’abri est assez bon. Creusé sous les racines d’un gros arbres, juste de quoi m’allonger. Je ne crains pas un 200. Je commence à voir les avantages du sergent. Pas grand chose à s’occuper, pas de garde à monter, mieux payé, c’est appréciable aux tranchées. L’arrière a été rudement canonné avec des gaz asphyxiants, nous en première ligne, rien du tout. La veille nous leur en avions fait autant, c’est un prêté pour un rendu : dangereux ces gaz.
Dans la nuit du 9 au 10, le journal des opérations relate ” deux fortes reconnaissances (qui) se heurtent à deux reconnaissances ennemies. Violent combat à la grenade. Perte : un officier tué; deux hommes” . Voici ce qu’en dit Joseph :
Un petit coup de main sur une tranchée ennemie devait être tenté dans la dernière partie de la nuit. Il a échoué mais nous a coûté à nous, la perte d’un de ces jeunes gens qui nous ont rejoint dernièrement. Pauvre petit gars, il a été tué à son poste de veilleur. Un méchant petit obus est arrivé en plein, près de la mitrailleuse, les éclats sont revenus en arrière et l’un d’eux, tordant son casque sur le sommet du front, perce casque et âme. Il est tout de suite tombé dans le coma et n’a pas souffert. 20 minutes après, il n’était plus. C’était un pieux petit gars du midi, quelques jours avant, dans un moment où les obus nous encadraient de très près, il récitait pieusement son chapelet se recommandant à la Vierge, elle l’aura reçu à bras ouvert. Quelle peine pour la famille ! Oh ! le misérable Guillaume, le monstre qui a déchaîné sur le monde un si terrible fléau, qu’il soit maudit avec ses odieux sujets.
Jusqu’au 16 août, il reste ne première ligne, subissant le feu de l’artillerie allemande.
Un régiment voisin a encore chatouillé le boches cette nuit. Résultat pour nous, un déluge de mitraille. Pendant près de trois heures, l’artillerie boche nous a arrosé. Dans ces moments ou un coup n’attend pas l’autre, tu verrais des gars qui ne sont pas plus fiers qu’il ne faut. C’est que nous ne sommes pas garantis. Nos trous où nous dormons assis sont très fragiles et au choc du moindre obus, la tranchée s’écroule et ensevelit le malheureux qui s’abrite. Trois camarades ont été ainsi pris sous l’éboulement, 2 ont peu être dégagés à temps, le 3 ème est mort étouffé : triste mort, assez fréquente. Nous sommes tous logés à la même enseigne et les mêmes dangers nous guettent.
Et le 16 août son régiment est relevé jusqu’au premier septembre. Il cantonne à Camprémy.
Il est de retour sur le front pour participer à l’offensive de septembre. Entre le 3 et le 7 septembre, il combat à partir des ruines d’Estrée vers ce qui était autrefois le bois de Deniécourt.

Dans l’après midi ordre arrive de partir pour les premières lignes, c’est le 3. Pas agréable d’arriver en ligne sous le bombardement, les obus et des gros, tombent de tous côtés, il en tombe même très près. L’avance dans les boyaux est lente car, les troupes se rendent comme nous en ligne les encombrent. C’est la bousculade et l’écrasement. On nous avise d’avoir à nous baisser aux passages dangereux. Nous y arrivons, les boyaux ont été nivelés par l’artillerie ennemie, nous nous trouvons complètement à découvert. Je jette un coup d’oeil au lin, autour de moi. Je découvre tout le plateau dans un rayon de 2 à 3 km. Le spectacle est désolant. Au milieu de la plaine quelques tas de briques marquent l’emplacement qui fut jadis une gentille localité entourée de bois. Ces bois n’existent plus, notre artillerie en a fait un désert. De ci, de là, quelques troncs déchiquetés, c’est tout. Le terrain est affreusement labouré de trous profonds. C’est bien là le lieu de la désolation et sans arrêt les obus tombent et continuent à bouleverser ce sol déjà si travaillé.
Le moment décisif approche. La canonnade se fait plus intense, nous nous hâtons vers le poste qui nous est assigné. Nous y arrivons sans perte. Nous mettons nos mitrailleuses en batteries. Il était temps d’arriver car l’artillerie devient furieuse, boche et française se mitraille avec violence, l’assaut n’est pas éloigné…… sentant à nouveau un redoublement d’intensité de nos pièces tous calibres, je jette un coup d’oeil avec prudence au dessus du parapet et je vois nos braves poilus baïonnette en mains et très espacés s’élancer à l’assaut des lignes ennemies. La fusillade crépite à ce moment. Les mitrailleuse crachent des balles sans répit et leur tac-tac continuelle, leur tir impitoyable impressionne. Mais nos poilus ont l’ordre d’aller à la tranchée d’en face, rien ne les intimide, rien ne les
arrête, ils enlèvent la première ligne ennemie et continuent leur marche victorieuse, ils enlèvent du même élan la seconde ligne boche et organisent la position pour résister au cas d’un retour offensif de l’ennemi. Les prisonniers affluent vers l’arrière. Les nôtres sont victorieux.
Des combats semblables s’engagent à droite, à gauche, de régiment en régiment sur un front de plus de 6 km. Le front d’un régiment étant d’environ 500 mètres. Pendant tout ce temps, fusillade et artillerie font rage, c’est l’heure terrible des tirs de barrage. Peu à peu fusillade et canonnade ralentissent mais, sans toutefois s’arrêter complètement. Nous avons réalisé un gain de 400 mètres en profondeur. Des prisonniers passent devant nous dans la tranchée où nous sommes en position. L’un d’eux, en souriant me dit en passant : « Bonjour camarade ». je l’ai regardé avec des yeux ne comprenant pas, j’avais plutôt envie de lui envoyer mon pied quelque part. quelle inconscience chez nos ennemis ! Quelle platitude une fois pris ?
Le coin où nous sommes n’est pas trop mouvementé, mais dans la soirée, boches et français devant nous demandent à l’artillerie le tir de barrage. En un rien de temps, toute l’artillerie fait rage et le fer pleut comme la pluie par temps d’orage. Pour éviter la mort passant alors sur nos tranchées avec sa grande faux, nous nous couchons au fond des tranchées. L’orage passe et nous apprenons que dans un retour offensif à la grenade les nôtres ont perdu une ligne de tranchée. Nous recevons quelques instant après l’ordre d’aller en première ligne, c’est-à-dire dans
la première tranchée conquise et conservée puisque nous venons de perdre la seconde. Chacun emporte son matériel, il est 2 heures du matin, il fait nuit noire : nous parton, nous égarons, revenons sur nos pas, le boyau est embouteillé, impossible de passer. Je m’énerve. Je veux monter sur le parapet malgré les risques pour voir ce qu’il y a. Impossible d’escalader, le terrain est glissant, il a plu toute la nuit. Finalement ça démarre nous prenons un boyau récemment fait. Tout à coup mes hommes s’arrêtent. Je tempête. On me répond qu’il n’y a plus de boyau. Je mont sur le plateau pour y voir. De fait le boyau ne continuant pas, je les fais rester là et je pars seul reconnaître la tranchée. Elle est à une centaine de mètre plus loin. Je reviens et emmène mon monde. Après quelques tâtonnements nous faisons des emplacements de pièces et les mettons en batterie. L’ennemi est à 80 mètres. Nous n’avons pas envie de dormir. Nous sommes au 4.
Il va falloir reprendre le terrain perdu pendant la nuit. Mon bataillon en est chargé. La canonnade n’arrête jamais. Je n’ai pas confiance dans la réussite car, ce que je vois me navre. Plus de 2 heures avant l’assaut, les baïonnettes scintillent et dépassent le parapet. Les hommes sont indécis. Ils se donnent du courage en levant du vin, de la gnole. Plusieurs ne tiennent pas sur leurs jambes. Ma section à côté de moi n’a plus de gradés. Malgré que cela ne me regarde pas, je m’en occupe. L’heure de l’assaut approche, la canonnade fait rage et dans les tranchées les victimes sont nombreuses. Ma section ne monte pas à l’assaut, elle reste pour garder la tranchée. Tout le monde est content et se félicite de ne pas monter sur le plateau. Juste à ce moment un obus tombe dans la tranchée et me met tout le personnel d’une pièce hors de combat… 2 tués, et 5 blessés dont 2 grièvement. Les hommes des compagnies voisines sont tués. J’arrive à l’emplacement et je vois ce spectacle affreux. 4 hommes tués les uns sur les autres. Ils n’ont pas changé de position. 2 étaient assis, ils y sont restés, leurs blessures sont affreuses. L’obus était tombé sur une caisse de grenades, ce qui a été cause de tout ce ravage. Un blessé s’amène vers moi, pour son pansement l’oeil arraché, le dos labouré de plus de 15 éclats, la main hachée. Il a un courage extraordinaire. Pas un brancardier n’était dans la tranchée et ce blessé n’a pu être transporté que vers 10 h du soir, et encore avec bien de la misère. En attendant il était couché dans la tranchée et tout le monde lui passait dessus ; un jour d’assaut pas de brancardiers pour enlever des blessés.
L’heure de l’assaut arrive, le départ se fait mal. Presque pas de poilus de mon côté. Ceux qui partent s’en vont bravement. Je les trouve peu nombreux. Cela tient sans doute aux pertes nombreuses subits du fait de l’artillerie. Ils arrivent dans la tranchée ennemie, mais ils n’y sont pas depuis 10 minutes que l’ennemie faisant un retour offensif à la grenade les chasse à nouveau de la tranchée et les refoule vers la première ligne. Je les vois les malheureux traverser à nouveau l’espace compris entre les deux lignes, mais tous ne reviennent pas. Il y a des tués, des blessés, et aussi des prisonniers. J’ai peur que l’ennemi s’amène sur nous. Je tiens tout mon personnel à leurs pièces, prêts à faire marcher les mitrailleuses, mais non, les boches restent tranquilles et s’en tiennent à reconquérir la tranchée qu’ils viennent de perdre. Heureusement car avec un peu de culot les boches n’auraient pas eu de mal à nous avoir ce soir là. La nuit s’approche et me rend nerveux. Je ne suis qu’à 80 mètres des boches et de trou d’obus en trou d’obus, ils pourraient facilement s’amener sur nous et quelques grenades auraient bien vite raison de nous. D’ailleurs pour nos deux pièces nous nous trouvons juste 5. je n’ai pas dormi de la nuit et d’heure en heure, je tirais une centaine de cartouches à différentes cadences pour bien faire voir aux boches que dans la tranchée on veille et que s’ils s’amènent
nous leurs réservons une jolie réception.
(…)
Journée du 3 ème assaut
Nous sommes toujours au même endroit. Repos complet, nettoyage des effets et des armes. Tout en a réellement besoin après 12 jours sous les marmitages et dans la boue. Le pinard ne manque pas et du coup le moral remonte à vue d’oeil. Nombreux sont ceux qui chaque soir ont leurs souliers à bascules. Moi même qui ai beau me défendre de boire, le milieu où je me trouve le veux bien des jours, ça me tient bon. Je sens les fumets monter. Nous sommes d’ailleurs tellement faibles qu’il en faut peu pour qu’on ne distingue plus son cou d’un clocher. Au poilu qui boit trop de pinard en descendant de la bataille : indulgence.
Pendant cette période de combats nous avons été à la compagnie très mal ravitaillé. Cela tenait surtout au marmitage effrayant qui empêchait nos hommes de soupe de passer. Le matin, un poilu en tranchée par section se détachaient vers 3 heures du matin pour aller chercher le jus dans des bidons et nous apporter le pain. Avec toute la diligence possible le poilu n’était pas de retour avant sept heures et en nage. C’est qu’il y a une fameuse trotte pour aller chercher le matériel à l’arrière des lignes et cela sous le bombardement presque continue.
Avec quelle joie on salue l’arrivée du poilu porteur de ce jus froid ! Pendant ces 5 jours d’attaque et de canonnade, la soupe ne nous est arrivé qu’une fois par jour. Tantôt la matinée, tantôt la soirée. On mange au galop, toujours dans la crainte de voir un obus arriver et remplir la gamelle de terre. Tout en mangeant, on salue les obus qui passent. J’ai vu un jour nous n’avions rien à boire et impossible d’en trouver. Un peu plus tard il y avait de l’eau au poste de commandement mais défense d’emporter on pouvait boire un quart. Personnellement je n’ai jamais eu soif, mais j’en ai vu d’autres souffrir.
L’eau est apportée dans les lignes avancée par de braves territoriaux dans de grands bidons de 40 à 50 litres portés à deux suspendus à une perche. C’est très pénible car la circulation dans la tranchée n’est pas facile. Elles sont occupées, elles sont étroites et les tournants rendent ces transports durs, très durs. Toutes les munitions, cartouches,
grenades, etc. tout est amené de cette façon et sous le feu de l’artillerie. Ces territoriaux prennent leur part, leur bonne part de misère, ils sont très exposés et souvent victimes. Ce sont eux également qui emmènent les prisonniers. Les blessés sont surtout évacués pendant la nuit et je vous assure que le métier de brancardier n’est pas un métier d’embusqué. Le transport des blessés est excessivement pénible et l’artillerie fait de nombreux vides dans les rangs de ceux qui en sont chargés. Pauvres blessés, ce qu’ils doivent souffrir avant d’arriver à l’arrière ! Les boyaux d’accès aux première lignes sont si étroits et le mouvement continuel, ce sont des allées et venues, des heurts sans arrêt. Il faut littéralement s’arracher pour passer.
En temps d’assaut, comme pendant les jours que je viens de combattre, les morts traînent partout. On s’occupe d’abord des vivants, des blessés et c’est juste. Mais que c’est triste et lugubre de voir ces cadavres à tous les tournants ! Ce qui vous navre le plus, c’est de voir des camarades tombés et ne rien pouvoir faire pour eux. Ceux qui sont morts à ma pièce sont restés plus de 36 heures sans qu’on y touche dans le passage. Ils étaient là, 4 dans le même tas. Finalement il a fallu y mettre la main et les porter un peu plus loin. Que c’est lourd un cadavre…
Nous sommes partis et ils étaient là, sur le bord du parapet, empilés les uns sur les autres comme on empile des fagots. Le spectacle est tellement fréquent pour nous, que nous n’y faisons pas cas. Ce qui est encore plus navrant ce sont ceux qui sont partis à l’assaut et qui sont tombés entre les 2 lignes. Bien souvent ceux là restent sur place. A ce moment les morts sont si nombreux qu’il est bien rare qu’on les enterre individuellement, c’est plutôt la fosse commune après que l’on ait relevé l’identité de chacun.
(…)
Cette tranchée 2 fois prise, 2 fois perdue, il faut que cette tranchée soit prise et nous restons. Le 5, nouvel assaut. Cette fois je suis dans une tranchée derrière celle de départ des vagues d’assaut. l’artillerie fait rage, sont tir est d’une centaine de mètres d’un boyau qui nous est nécessaire pour le maintien du gain de la veille. Une courte, mais lutte très vive à la grenade s’engage et les boches sont refoulés, des prisonniers sont faits. Nous passons la nuit du 6 et le lendemain 7 nous allons dans la tranchée arrière prendre position. En 3 ème ligne nous ne sommes plus sur le qui-vive et prenons un peu de repos, dans le sens que nous sommes tranquilles car impossible de dormir pendant tous ces jours. La fatigue est grande, à tout moment nous nous assoupissons.
Le soir du 7 se déclenche un tir de barrage épouvantable. La relève vient de nous être annoncée et nous voudrons bien être partis. Nous sommes obligés d’attendre jusqu’au lendemain vers 4 heures du matin. Tassés au fond de la tranchée nous laissons passer le déluge d’artillerie. Par malheur à quelques pas de nous tombe un obus juste dans la tranchée. Un malheureux dormait et passe du sommeil dans la mort. Un autre a le bras emporté. Une fumée blanche, intense, emplit la tranchée. La relève arrive enfin et en vitesse nous partons vers l’arrière. Il y a accalmie et nous en profitons.
Pour comparer avec son expérience, voici les pages du journal des opérations concernant ces journées :


Son régiment est relevé le 8 septembre et il va en repos jusqu’au 25 avant de rejoindre une autre zone de combat, dans le nord de l’Aisne.